PIERRE EMMANUEL

Regards sur quelques peintres et sculpteurs

     « [R]egardez la peinture de Couty. Solide, architecturale, animée de couleurs énergiques, dont l’accord se fait non par la vertu abstraite ou l’inverse simple séduction sensorielle, mais par le développement interne d’une œuvre complexe, organisée en fonction d’un tout à exprimer, d’un visage à fixer absolu sur la toile : synthèse nue, évidente, d’un état de puissante sensibilité, d’une force lentement accrue à mesure qu’elle se cherche et se donne une forme, dans l’épaisseur confuse des images, qu’elle débrouille en des rapports exacts, sûrs d’eux-mêmes, intelligibles. Peinture à l’image de l’homme, à notre image : à la fois claire et mystérieuse, sobre et débordante, intime et universelle. Marquée, si l’on veut, par l’ascétisme de la ville, mais que la nature généreuse de Couty sait illuminer d’étonnants clairs-obscurs ou qu’il ponctue, par jeu, des éclats de ce même soleil mystiques. Peinture qui n’est pas pressée de paraître, parce qu’elle est : elle sait qu’elle a l’éternité devant soi. »

Carton d’invitation – Vernissage de l’exposition à la Galerie Folklore, Lyon, 1er février 1947.


     « L’homme est ici remis à sa place : il est significatif que le peintre, après quinze années de création dominée par un strict réalisme, hésite encore à peindre le visage humain, sa texture de chair et d’esprit. Le visage, dans sa singularité, n’est guère plus qu’un masque de théâtre, une trompeuse idéalisation. Cremonini se détourne du portrait, qui détache l’individu de l’infinie réalité anonyme sans laquelle il ne serait rien : même la face la plus donnée, tout oubliée de celui qu’elle présente, est le sceau de cet orgueil spécifique dont le constant effort du peintre fut de se libérer.
     Pourtant l’homme est dès l’origine présent ici : architecture d’os et de peau tendue, ni plus ni moins qu’un mouton ou un bœuf. Pour comprendre le lent mouvement de la vie, de la pierre à la plante et de la plante à la face humaine, il fallait commencer par l’insaisissable ralenti minéral : deviner que le secret de l’énergie est dans la roche. »

Pierre Emmanuel (1960), in Michel Butor et Pierre Emmanuel, Cremonini 1958-1961, Minéral, végétal, animal, Seuil, 1996, p. 17-18.


     « Le peintre Loo, engagée dans une patiente genèse, travaille à faire émerger de son rêve les moments successifs d’un univers en formation. Work in progress : cette expression convient exactement à l’évolution de son œuvre, chaque toile étant un tout achevé en même temps qu’une ouverture nouvelle sur un espace intérieur à découvrir. (…) On observera le rapport entre les deux protagonistes de l’œuvre entière, l’espace et l’énergie. Ou peut-être faut-il dire entre l’énergie et l’espace qu’elle suscite, car Loo ne se préoccupe jamais de remplir une toile, mais laisse, en quelque sorte, la lumière faire son office dans la matière que l’inconscience du peintre lui fournit. L’espace n’est rien d’autre que le dégagement et l’organisation de cette matière par une lumière – ou une énergie – qui, son travail achevé, ne fait qu’un avec la matière où elle s’incorpore. »

Rétrospective de l’œuvre de Janine Loo en 1982 à Bagatelle, Paris.


     « La peinture règne. Rien de plus satisfaisant pour l’esprit que la parfaite intégrité de la toile. Je suis : soyez avec moi. Sur la basse profonde des bleus, cette somptuosité de tons jaunes : nous n’assistons à nul éclatement, mais à une mise en ordre en un lieu de l’esprit, qui sera le nôtre. En quittant tout à l’heure ces peintures, nous emporterons plus que des images, même persistantes : le souvenir de ce lieu spirituel auquel désormais notre vue et notre intelligence auront le droit de se référer. Qu’il crée de la couleur, un rythme, de l’étendue : que demander de plus à un peintre ? Avec une énergique simplicité, la seule richesse du nécessaire. Jan Le Witt agrandit pour nous le créé.
     Agrandir le créé : mais lui rester fidèle. Telle est la loi du véritable artiste pour Jan Le Witt. Ce peintre ne connaît que la nature : transfigurée par son art, elle n’en est que plus profondément elle-même. L’esprit qui l’habite et la métamorphose ouvre en elle des dimensions insoupçonnées : il ne la détruit jamais, bien au contraire il la préserve de l’entreprise de destruction que l’homme moderne mène contre elle. »

Poèmes et Préface à Jan Le Witt : A Selection of Poems and Aphorisms from the Artist’s Notebooks, Eds. Herbert Read, Jean Cassou and John Smith, London, Routledge and K. Paul, 1971.


     « Contemplons, du même Rembrandt, le Christ à Emmaüs, au Musée Jacquemart-André. C’est une œuvre de jeunesse, où la perception spirituelle est fortement dramatisée. Rembrandt reprendra plusieurs fois cet épisode, l’un des plus émouvants de l’histoire du Christ, l’un des premiers de celle du christianisme : à chaque fois, le peintre l’approfondira davantage vers le dedans, en intégrant de plus en plus l’invisible au visible quotidien. Mais dans ce premier tableau, le choc immédiat de la rencontre est analogue à l’atterrement du matin de Pâques. [...] Sans doute le Rembrandt de l’âge mûr, par le travail, la contemplation, la prière, la réalité quotidienne de sa vie, s’est-il suffisamment apprivoisé à la Présence mystérieuse, a-t-il été suffisamment conformé par l’Amour divin, pour vaincre la crainte et le tremblement extérieurs et les changer en une crainte tout autre, celle de manquer à l’unique nécessaire, de se distraire de l’attention que cet Unique appelle à lui. Mais ce qu’exprime le jeune Rembrandt, l’âge ne le lui fera pas oublier : c’est le moment décisif de toute existence chrétienne, la rencontre bouleversante avec l’Unique : bouleversante au sens le plus fort, parfois même à la façon d’un séisme ; et toujours, quelle qu’en soit la forme, rencontre indivisible d’avec la panique devant la conversion. »

 

« Discours sur la résurrection », Recherches et débats, « Qui est Jésus-Christ ? », actes de la semaine des intellectuels catholiques de 1968 qui a eu lieu de 6 au 16 mars 1968, DDB, 1968, p. 139-147.


Chanteuse

(sur une figure de Rouault)

Cette bouche ayant dévoré tous ses visages
et qu’on voit engouffrer immensément le ciel,
ce porte-voix du mutisme essentiel
qui crève le tympan de cuivre des armées,
ce trou de solitude à la place du monde,
happant la tête du passant pour la broyer,
ce soleil guttural cet œil borgne de l’ombre,
cette bouche de proue rouge d’un grand feu sourd
qui distend la lèvre fendue des carrefours,
– c’est la Peur qui mendie sa nuit parmi les ruines
en la voyant venir avons-nous assez ri
maintenant il fait peur sur nous et cette Bouche
nous fixe en haletant et respire nos cris

Peut-être que la Terre oubliée est derrière
avec ses vents boisés, ses vastes ciels sans murs,
avec ses plaines d’innocence où vont les hommes
dont la paume est ouverte au rêve et le pied sûr ?
Mais le porche d’Enfer occupant tout l’espace,
ouvre l’âme sur un fuseau de rails luisants,
que racle la clarté rase des terrains vagues :
puis rougeoient dans la brume et l’ouate, des banlieues
où le passé bat la semelle au crépuscule
(voûtes au suint blafard que forent les tramways,
étau sinistre des maisons qui se resserrent,
soleils falots crachant le sang sur les trottoirs
et, loin comme un regret au profond de la gorge
le sifflement d’un train qui longe les prisons).

Poésie 42, n° 11, novembre-décembre 1942, p. 26. Repris dans Tristesse ô ma patrie.