Pierre Jean Jouve. Porche à la nuit des saints
« Il est peu d’exemples, en notre poésie, d’une rigueur pareille à celle de Jouve. C’est en vain que l’on chercherait en celle-ci de ces complaisances qui trahissent l’absence de contrôle spirituel : elle ne connaît d’autre hasard que celui, bienheureux, de la Grâce. Aussi exige-t-elle du lecteur un acte de silence préalable, une attente suffisamment dépouillée pour mériter d’être comblée. Ceux qui refusent au poète le droit de juger, de jauger son lecteur, se rebutent vite d’un monde où l’on n’apprend à vivre que lentement, en commençant par des exercices de respiration patiente. Mais ceux – moins nombreux, mais plus authentiquement humains – que la poésie, loin de distraire, ramène à leur centre, acceptent ce difficile apprentissage, convaincus qu’il est un moyen d’approfondissement intérieur... »
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Les trois prières d’Abraham, par Louis Massignon
« Dans la seconde des trois prières d’Abraham, intitulée « l’Hégire d’Ismaël », Massignon dégage en une synthèse admirable de concision et de hardiesse les diverses fins : historique, religieuse et eschatologique de l’Islam, toutes impliquées dans la revendication d’Ismaël, énoncée par Mohammad. L’exil de celui-ci à Yathrib, figure de l’ancienne Hégire, marque la fin de la longue nuit des enfants d’Ismaël. Tous les exclus, les avides, les prolétaires du divin, Mohammad les soulève en une exigence de Dieu massive et désespérée, une volonté unique, tendue vers la conquête de l’héritage d’Abraham par une remontée farouche de l’histoire et l’accusation d’usurpation portée contre les enfants de la Promesse, chrétiens et juifs. C’est la deuxième prière d’Abraham, réitérée par le Qoran, qui sera le gage de la légitimité nouvellement conquise, du retour de Dieu à Ismaël... »
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L'homme et le poète
« De toutes les confusions qui ont adultéré la critique, la plus préjudiciable à la poésie est celle qui a conduit par degrés à identifier le symbole et la réalité. Comme celle-ci est en dernière instance ineffable, il est difficile d’avoir de son rapport au symbole autre chose qu’une intuition plus ou moins vive, mais qui, si elle légitime le symbole, n’entame pas la réalité. L’Être est inexprimable en ce qu’il est nécessairement, qu’il ne peut être autre chose que l’Être : le symbole, lui, est une absence-présence, une cire sur laquelle l’Être empreint sa marque. Encore, cette marque, ne sommes-nous jamais sûrs que le symbole la porte en soi ; ce que le lecteur nomme une belle image n’est souvent que le résultat d’une série de compromis : les uns – les moindres – avec les difficultés de la technique, les autres avec les exigences de l’intuition. Il arrive que celle-ci soit satisfaite, parfois avec bonheur : satisfaction qui n’est, en somme, pas si différente de celle que procure la détente après l’effort, ou de ce plaisir de surcroît qui accompagne l’exercice harmonieux de certaines fonctions vitales... »
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Lettre à Supervielle
« Nous ferez-vous bientôt signe, mon cher Jules Supervielle, de vous suivre à pas de loup, dans votre univers enchanté ? À quel point votre poésie nous manque, il n’est, pour le bien sentir, que de relire les Poèmes de la France malheureuse ou les Amis Inconnus. Depuis votre départ, il est né bien des poètes en France : tous les arbres de notre pays se sont peuplés d’oiseaux. Certes, leur chant est beau, vous serez heureux de l’entendre : et peut-être l’entendez-vous, une branche de l’Arbre enjambe la mer comme un mur, la voici qui vers vous se penche. Mais ces poètes ne connaissent plus le silence. Tous, ils disent des choses utiles, ou profondes : utiles, les uns, qui voient dans le poète un Définiteur de la Cité, et parlent de leur « rôle social » avec des mines importantes ; profondes, les autres, qui se plaisent aux abîmes, et s’assurent un peu trop volontiers qu’ils sont dépositaires de ce que l’homme a de plus sacré. Il en est bien qui s’essaient au silence, leurs poèmes brillent par endroits des éclats d’un silence brisé. Ceux-là ne savent pas que le silence est partout, qu’il est non point la paillette de l’instant, mais ce réseau des rapports fragiles distinguant toutes choses pour les relier dans l’harmonie... »
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Notes sur l’imagination selon Baudelaire
« ... "Je veux illuminer les choses avec mon esprit et en projeter le reflet sur les autres esprits" : c’est ce que Baudelaire fait dire à l’imaginatif, à l’artiste véritable. L’œuvre une fois achevée est un monde où l’on n’entre que par un effort d’imagination, de sympathie (c’est tout un), qui ne diffère pas, en nature, de l’imagination créatrice. Il est des lecteurs, des auditeurs, des spectateurs, qui sont des artistes au même titre que le créateur lui-même : ils font mieux que de s’approprier son univers, ils y découvrent des perspectives nouvelles. L’inépuisable fécondité de l’analogie vient de ce qu’elle ébranle, de proche en proche, tout le réseau des émotions et des images : c’est assez dire que l’éducation de l’imagination, trop négligée jusqu’ici, ou conduite d’après des méthodes stérilisantes, rendrait à l’homme ce sens du concret qui est tout autre chose (et souvent l’opposé) du sens pratique : à savoir le sens, oublié de beaucoup, de la richesse inouïe des choses, corollaire de richesses humaines interdites ou ignorées. »
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Francis Jammes, patriarche et petit enfant
« On écrit peu sur Francis Jammes, poète à demi oublié. J’avoue que même le grand travail que lui consacra Robert Mallet ne m’avait pas incité à le relire, et que mon souvenir le plus vivace de son œuvre était le pastiche qu’en avait fait Paul Reboux. J’eusse persévéré dans cette coupable ignorance, sans la lecture du récent livre de J.-P. Inda Francis Jammes et par-delà les poses et les images d’Épinal.
Encore n’ai-je commencé ce livre que par patriotisme local, parce qu’il est édité dans la collection Béarn-Adour, aux Éditions Marrimpouey jeune. (...)
Ce que je cherchais en lisant le livre de J.-P. Inda, c’était donc plutôt le Béarn que Jammes. En fait, si j’ai retrouvé quelque chose du milieu provincial de mon enfance, j’ai surtout rencontré un grand poète dont la pudeur, la candeur même sont ici dévoilées sous les poses qu’il aimait – pour les protéger sans doute – à se caricaturer… »
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