PIERRE EMMANUEL

     « À une époque où le lyrisme se porte court, un poème de 300 pages comme l’Évangéliaire de Pierre Emmanuel ne peut guère passer pour une concession à la mode. Circonstance aggravante : le contenu correspond bien au titre. Le poète de Babel a choisi de nous conter l’existence terrestre du Christ, en enlumineur médiéval et en homme du XXe siècle, le scepticisme de celui-ci retouchant sans cesse la foi naïve de celui-là. Un tel recours aux Évangiles, qui sous-entend une fidélité formelle au discours organisé, ressemblerait fort chez un autre à une fuite vers le passé. Il n’en est rien. Jamais Pierre Emmanuel n’a serré d’aussi près le tragique de son siècle que dans cette évocation biblique sévèrement dépouillée de tout exotisme.

     (...) Seul un artiste en pleine possession des ressources de son art pouvait s’offrir le luxe d’une parole aussi simple et souple. Évangéliaire n’est pas une suite de poèmes, mais bien un "édifice poétique" dont chaque pierre verbale accentue la légèreté. »

                                  Marc Alyn, « Trois solitaires », Arts, 4 avril 1962


     « Certes, l’expérience de l’artiste est le centre de sa réflexion et son levier, mais elle n’est pas son propre but ; loin de paraphraser en prose le poème (ce que font presque toujours les poètes lorsqu’ils songent à leur art), Emmanuel en utilise l’énergie – ou plutôt le souvenir de l’énergie qu’il employa à le créer – à des fins méditatives et explicatives plus générales qui le prolongent et en même temps l’effacent. Ce faisant, Pierre Emmanuel n’est nullement infidèle à sa vocation, son "chemin"  de créateur, l’œuvre d’art, chez lui, ayant toujours coïncidé avec une recherche philosophique et chacun de ses poèmes étant une question avant d’être un objet de beauté. »

                                    Marc Alyn, La Table ronde, 192, janvier 1964

     « Cet essai sur "la gloire de croire" met en cause, tout au long de son déroulement, le rôle du poète dans le monde moderne. Véhicule prééminent de la parole, il annonce, en plein hiver de l’athéisme, la "montée vitale", le "printemps de la foi". Dans l’univers "désâmé" du matérialisme, où l’être est rendu désertique par le bien-être. L’humanisme érigé en principe n’est qu’une farce, car nulle culture – fût-elle de masse – ne verra "surgir l’éternel de la seule considération de soi". La liberté qu’il réclame avec tant de vigueur, c’est seulement dans l’absolue dépendance de Dieu que l’homme la trouve et quand l’"actualité" s’affaire autour de la faim du monde, elle ne s’offre qu’un hypocrite alibi pour remettre à plus tard de s’occuper d’une autre faim plus grave que l’organique : celle de l’esprit, notre faim à tous, insatisfaite. »

     Ginette Guitard-Auviste, « Pierre Emmanuel : La face humaine », Les Nouvelles littéraires, 14 octobre 1965

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« Pierre Emmanuel dont certains disent qu’il est "le plus grand poète vivant" et d’autres "le seul de sa génération" (...) a publié, au début de l’année, Ligne de faîte, une anthologie de ses poèmes, précédée d’une préface qui constitue une véritable profession de foi. "Un poète est-il sûr d’en finir avec son vice et sa vertu de nature : la nostalgie ? Et quelle loi lui ordonne d’en finir ? Ne s’entend-il pas sommer au contraire, ne s’écoute-t-il pas lui-même se sommer, non d’en finir mais de la transmuer, d’en inverser le sens d’arrière en avant, de l’orienter non plus mélancoliquement vers la naissance, mais avec espérance vers la mort ?"

     – Comment peut-on en cette seconde moitié du XXe siècle être un grand poète chrétien ?

     – Le nihilisme nous séduit encore beaucoup, je le sais. Nous n’avons peut-être pas fini de détruire tout ce qui est à détruire. Il n’y a pas de philosophie de l’affirmation. Toute la question pour moi est là : comment affirmer. J’aimerais trouver un chemin nouveau de l’affirmation et de l’affirmation des choses simples.

     Et précisant son but, il ajoute : "Je voudrais créer une espèce de drame moderne analogue au mystère médiéval, mais qui serait le drame de la multitude : substituer à l’homme éclaté, atomisé, enfoui dans la multitude, un homme qui se sentirait singulier dans son anonymat." »

     Claudine Jardin, « Pierre Emmanuel : poète de l’affirmation », Le Figaro, 12 décembre 1966, p. 14.


     « Petit livre, mais d’une densité extrême et cristalline. Un poète y réfléchit et réfracte un autre poète. Ou plutôt – car rien n’est moins minéral que cet échange de rayons – un poète se saisit d’un autre ; le vif saisit le mort, ou l’immortel ; et d’abord dans ses racines les plus charnelles, et même "viscérales". Car le spirituel naît du charnel le plus enfoui dans la chair ; "Dieu naît en nous de la manière dont nous venons au monde". Et c’est cette "germination de Dieu dans l’être de Baudelaire" que Pierre Emmanuel a tenté d’approcher. C’est dire que la première partie, celle de la recherche – "la religion érotique" – l’emporte en poids sur la seconde : celle où Dieu peut être trouvé. Quelle est cette "part de Dieu" ? Voilà ce qu’un poète chrétien (j’allais dire : poète non moins que chrétien ; mais le second rejette ici une "hérésie" baudelairienne à quoi adhéra naguère le premier : la poésie comme salut spirituel) s’efforce de démêler sans aucun complaisance. »

                                        Yves Florenne, Le Monde, 24 mai 1967

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