PIERRE EMMANUEL

Le Congrès pour la liberté de la culture

     1958. Pierre Emmanuel entre en contact avec le Congrès pour la liberté de la culture. Le Congrès est une association internationale créée en 1950, dont la charte fondatrice, intitulée Manifeste aux hommes libres, appelle à défendre la liberté d'opinion, droit inaliénable de l'homme, et condamne tout régime totalitaire, lequel signifie « la mort des droits fondamentaux de l'individu et des aspirations essentielles de l'humanité ». Dès 1957 Pierre Emmanuel avait publié des articles dans Preuves, la revue du Congrès.

     En 1958, donc, il rencontre le responsable du secrétariat international du Congrès, Michael Josselson, et lui propose d'organiser une réunion d'intellectuels européens, avec des Espagnols, alors que l'intelligensia espagnole de l'intérieur, vivant sous la dictature de Franco, est frappée d'ostracisme par nombre d'intellectuels, français et autres.

     Pierre Emmanuel organise alors une rencontre à Lourmarin – à l'époque quasi inconnu –, en juillet 1959.

        Cette rencontre de six jours est une « première » et un succès.

     Au delà de l’objectif apparent (permettre, en dehors de toute considération idéologique ou religieuse, de réfléchir librement à l'Europe au surlendemain du traité de Rome, signé en 1957), il donne à quelques Espagnols la possibilité de respirer l'air extérieur et d’échanger avec leurs homologues européens.


     « La rencontre de Lourmarin, qui nous a – sans que nous puissions toujours y faire face – confrontés avec la décadence de nos divers systèmes de valeurs, a sans doute été plus féconde par les dialogues qu'elle a favorisés entre les débats que par ces débats eux-mêmes. Même maladroite, même tâtonnante, une pensée à la recherche de l'autre – pas seulement du vis-à-vis, mais de cet autre que nous devenons pour nous-mêmes qui systématisons notre pensée – peut conduire à une réévaluation  que nous savons nécessaire. Peut-être le rôle réel du débat n'est-il que d'amorcer de tels contacts. C'est en se quittant, non en arrivant, que l'on a quelque chose à dire : quelque chose qui est né en chacun de la communauté des esprits. Il me semble que dans certains cas, une vie conventuelle menée en commun pendant dix ou douze jours, avec beaucoup de silence, quelques entretiens en petits groupes, et, pour finir, un débat général que ces entretiens prépareraient, donnerait des résultats moins décevants que ces séminaires académiques où nul ne peut ni ne veut briser l'amande de sa pensée… » (Preuves n° 103, 1959, p. 50)



     De 1959 à 1974, Pierre Emmanuel travaille au Congrès pour la liberté de la culture.

     D’abord directeur littéraire, il en devient en 1966 secrétaire général adjoint. En 1967, le Congrès est réorganisé et devient l’Association internationale pour la liberté de la culture : on avait appris son financement indirect par la CIA, par le biais de fondations américaines  réputées. Pierre Emmanuel, qui joua un rôle capital dans cette réorganisation, en est directeur puis président. Entre 1960 et 1974 Pierre Emmanuel organise une quinzaine de colloques internationaux, permettant ainsi à des intellectuels vivant sous des régimes de dictature de se rencontrer, de reprendre souffle et espoir.

     Pierre Emmanuel voyage beaucoup, donne des conférences dans divers pays d'Europe occidentale, occasionnellement derrière le rideau de fer, en Amérique du Nord et du Sud etc. Chaque fois il tente d'échapper aux circuits officiels, afin de rencontrer le plus grand nombre possible de personnes.

     Il aiguillonne aussi les consciences et les responsables (présidents, ministres, ambassadeurs etc.) pour s'élever contre des atteintes à la liberté d'expression et défendre sur tous les continents des artistes et des intellectuels subissant prison, tortures, privations de toutes sortes.


     « Le titre d'un colloque n'était souvent qu'un masque, dont le sérieux apparent et inoffensif permettrait peut-être à des personnes prisonnières de leurs pays d'en sortir et de participer à des manifestations extérieures. Ceci non pour les encourager à l'exil – ce ne fut jamais la politique du Congrès –, mais pour leur permettre de rencontrer leurs pairs, de se sentir moins isolées : je pense ici aux Espagnols, aux Portugais, aux Grecs des années 1967-1974 (l'époque des Colonels) ; et bien sûr aux intellectuels de l'Europe de l'Est auxquels ces invitations, même condamnées à être refusées, donnaient le sentiment qu'aux yeux de l'Ouest, l'autre Europe existait aussi. (De ce point de vue, il faut bien dire que nous agissions dans l'indifférence de nos concitoyens pour lesquels, à l'évidence, l'Europe était synonyme de l'Europe des Six. Pour les Français de l'époque, l'Europe de l'Est n'était pas l'Europe.)

     Lorsqu'il leur arrivait d'obtenir leur passeport – parfois après des années de tentatives vaines –, nous donnions à nos invités de modestes bourses de séjour qui, à l'issue d'un colloque, leur permettaient de rester quelques jours ou quelques semaines en France ou ailleurs, de nouer des contacts, de découvrir autre chose. De respirer.

     Ces rencontres permirent donc à la fois de réfléchir ensemble,  de découvrir des réalités et des situations autres que celles vécues dans son propre pays. Et, par-dessus tout, de nouer des amitiés et des liens personnels – ce qui, parfois, a littéralement transformé la vie de certains. »

                                        Nunc, n° 24, juillet 2011

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