PIERRE EMMANUEL

La Commission pour la réforme de l’enseignement du françaisou « Commission Emmanuel »

     Le 17 mars 1970, Olivier Guichard réunit pour la première fois la commission de réforme de l'enseignement du français présidée par Pierre Emmanuel. Cette commission a pour mission de préciser l'état actuel de l'enseignement du français et de proposer toute amélioration jugée souhaitable pour tenir compte des nouveaux besoins et des connaissances nouvelles acquises tant dans le domaine de la linguistique que dans celui de la psychologie et de la didactique.

     Pierre Emmanuel s’efforce, dans la ligne du « Rapport Rouchette », de montrer l’importance d’un apprentissage oral de la langue et d’une ouverture de l’école sur le monde qui l’entoure. Car « la langue n’est pas qu’un instrument, elle est surtout le réseau vivant des rapports avec soi-même et avec le monde. Apprendre à parler, c’est apprendre à se situer, mieux : à être. Cela ne se peut qu’en ouvrant l’école sur la société ambiante, en donnant conscience à l’adolescent de sa propre nature et de la forme qu’il doit en dégager » (« L’enseignement du français : crise de la réforme », Le Figaro, 16 janvier 1974).

     Pierre Emmanuel reste cinq ans à la tête de cette commission.


     « Tout enseignement, même celui de la physique, oriente – je ne dis pas détermine – notre façon de sentir, de penser, d’imaginer. Quelle réalité pourrait avoir un enseignement si parfaitement neutre qu’il n’offrirait aucune idée du monde, ni de l’homme et du fonctionnement de son esprit ? Si je dis que, dans l’enseignement français, l’intelligence abstraite est privilégiée par rapport à l’imagination et à l’intuition créatrice, et que ce primat sans cesse renforcé nous détermine avec une telle contrainte que tout créateur véritable doit la rejeter pour être en état de créer, porté-je atteinte à l’intangibilité d’un état de choses voulu de Dieu ? Il faudra bien qu’un jour s’engage une réflexion de fond, non seulement sur la relation entre l’enseignement et la vie, mais sur le principe de tout notre système intellectuel, dont Taine se plaignait déjà, et dont Valéry, il y a près de quarante ans, faisait la critique la plus actuelle et la plus sévère dans son "Bilan de l’intelligence" (Variété III). (…)

     Si je souligne aujourd’hui l’importance de l’activité orale, c’est parce que de moins en moins d’enfants savent s’exprimer tout haut. Certes il y a toujours des phraseurs et des perroquets : il ne s’agit pas d’en multiplier le nombre, mais d’enseigner le bon usage de la parole. Notre langue n’est pas une mécanique à toutes fins : c’est une parole vivante, une réalité qui nous modifie comme nous la modifions. Nous la respirons, nous existons en elle, et par elle le monde existe en nous. Comment son enseignement ne nous orientera-t-il pas ? Ne devra-t-il pas être conçu pour que l’enfant se dirige par lui vers la lumière ? Ne tire-t-il pas bien des enfants de ce mutisme, de cette nuit de l’être, beaucoup plus fréquents dans certains milieux que ne l’imaginent ceux qui vivent dans un univers où le langage va de soi comme les autres biens ? Apprendre à parler sa langue, c’est apprendre à vivre mieux dans un monde où s’échangent un nombre toujours croissant d’informations qui conditionnent la vie sociale et le développement intérieur. C’est aussi apprendre à se dire, à écouter l’autre qui se dit, à vaincre l’isolement sous toutes ses formes, y compris celle qu’engendre l’esclavage des mass media. En un mot, c’est se préparer à être pleinement pour soi et pour autrui. »

               « À propos du Rapport Rouchette : la relation maîtres-élèves »,
                                     Le Figaro, 6 avril 1971

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